Investir dans la résilience: s’adapter et prospérer face aux turbulences mondiales (Pictet AM)

À l’heure où les chocs climatiques, géopolitiques et économiques s’enchaînent, la résilience devient un avantage compétitif central pour les entreprises et un axe stratégique incontournable pour les investisseurs. Cet article décrypte comment l’adaptation et l’innovation redéfinissent les décisions d’investissement.
Une analyse de novembre 2025 signée Stephen Freedman, Head of research and sustainability, Thematic Equities, et Katie Self, Senior Investment Manager, chez Pictet Asset Management
3 points à retenir
La résilience devient essentielle pour la survie et la performance long terme, comme le démontre l’exemple de PG&E ou des services d’eau.
Le marché des solutions d’adaptation et de résilience est en forte expansion, encore sous-financé mais soutenu par des innovations majeures.
Les investisseurs doivent évaluer la résilience comme nouvelle métrique stratégique, en complément des approches ESG traditionnelles.
Un avertissement venu du feu : le cas PG&E
Par une matinée ensoleillée de novembre 2018, près de Pulga, dans le nord de la Californie, un problème sur un pylône électrique appartenant à l’entreprise de services publics Pacific Gas and Electric (PG&E) a déclenché un incendie. Alimentées par des vents soufflant en rafales et par une sécheresse tenace, les flammes se sont rapidement intensifiées et ont donné lieu à un incendie de forêt qui s'est révélé être le plus destructeur de toute l'histoire de l'État.
Cet incident a provoqué la faillite de l’entreprise.
« Cet incident constitue un avertissement pour toute entreprise qui ne prend pas en compte les risques physiques liés à l'environnement dans lequel elle évolue. »
Pour un observateur lambda, une catastrophe de ce type pourrait simplement être due à la malchance. Pourtant, comme l'ont révélé les enquêtes judiciaires et réglementaires qui ont suivi, cet incident constitue un avertissement pour toute entreprise qui ne prend pas en compte les risques physiques liés à l'environnement dans lequel elle évolue.
Dans le cas de PG&E, le problème n'est pas venu d'une négligence mais d'une action insuffisante: ses mesures d’adaptation n’étaient pas à la hauteur de l'ampleur et de la vitesse d'une menace climatique croissante.
Les mesures post-faillite
Depuis qu'elle est sortie du régime de protection des faillites en 2020, la société PG&E investit dans une série de mesures d’adaptation climatique, notamment dans des technologies de pointe telles que des capteurs, des drones et l’IA pour la prévention des incendies, l’inspection des actifs, l'amélioration des prévisions météorologiques, une détection et des interventions plus rapides en cas de panne, ainsi qu'un renforcement les lignes qui forment le réseau. Grâce à ces mesures proactives, elle a pu réduire de plus de 90% les risques d’incendies de forêt liés à ses équipements dans les zones les plus à risque par rapport à la moyenne de 2018-2020(1).
Pourquoi la résilience est devenue un impératif stratégique
Pour les chercheurs du Stockholm Resilience Centre (SRC), les problèmes de PG&E illustrent à quel point il est crucial pour les entreprises de toutes tailles de renforcer leur résilience, notamment face à l'impact croissant des risques liés au climat et à la nature sur les résultats financiers.
Pourtant, les risques de dislocations inattendues vont au-delà des impacts climatiques: les guerres commerciales, les perturbations sur les chaînes d’approvisionnement ou les chocs liés des pandémie montrent qu'il ne suffit peut-être pas pour les entreprises de se concentrer uniquement sur la productivité et les gains d’efficacité pour réussir à long terme.
Fig. 1 Penser la résilience pour les investisseurs

Source: Pictet Asset Management
Repérer les risques liés à l’adaptation et à la résilience
Les recherches menées par le SRC montrent que les entreprises – ou toutes les organisations, tous les secteurs ou toutes les villes formant un système économique et social – qui développent la capacité de s’adapter et de se transformer en permanence sont généralement plus performantes. Elles ont tendance à mieux résister aux perturbations de leur secteur. En d’autres termes, la résilience leur offre de meilleures chances de survivre et de prospérer(2).
La résilience compte pour la gestion du risque de portefeuille.
En effet, les outils traditionnels de gestion du risque, tels que l’utilisation de facteurs de gouvernance ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance), ne sont pas prospectifs et privilégient la communication plutôt que l’action. Ils sont mal adaptés pour faire face aux incertitudes futures. Comme le montre l’exemple de PG&E, ignorer la résilience peut détruire la valeur d’une entreprise.
L’évaluation de la résilience : une approche en plusieurs étapes
Évaluer la résilience dans le cadre des investissements est un processus qui se déroule sur plusieurs étapes. Les investisseurs peuvent évaluer la résilience des positions en portefeuille en analysant les risques et les dépendances à l'aide d'une approche systématique.
Cet exercice peut indiquer si une entreprise ou un secteur est en mesure de gérer efficacement des dangers et des perturbations graves. Les investisseurs peuvent ensuite agréger des évaluations individuelles afin de mieux comprendre les risques au niveau du portefeuille ou bien les utiliser comme feuille de route pour les activités d’engagement des actionnaires.
Cas pratique : la résilience dans le secteur de l’eau
Nos évaluations de la résilience dans le secteur de l’eau montrent comment cette approche peut fonctionner dans la pratique.
La résilience des services des eaux est un enjeu majeur pour les investisseurs, car ils sont confrontés à des risques existentiels liés au changement climatique. Ils sont notamment menacés par une augmentation de la fréquence et de la gravité des inondations et des sécheresses.
En tant qu’investisseur majeur dans ce secteur, il nous fallait comprendre comment chaque entreprise investissait dans les systèmes d’infrastructures hydriques dans le but de s’adapter aux nouveaux régimes météorologiques. Pennon, un groupe britannique de services des eaux, a été l’un des premiers investissements dont nous avons évalué la résilience. L'action affichait une décote par rapport à ses homologues en raison de préoccupations concernant les débordements fréquents des réseaux unitaires d'assainissement. Ces débordements surviennent lorsque les réseaux d’égouts conçus pour transporter à la fois les eaux de pluie et les eaux usées sont dépassés en raison de précipitations intenses. Ils sont très préoccupants pour l'environnement, car une eau non traitée est alors rejetée dans les rivières, les lacs et les eaux côtières, ce qui nuit à la qualité de l’eau et aux écosystèmes.
Dans le cadre de notre analyse de la résilience, nous avons régulièrement échangé avec Pennon sur ce sujet tout en adoptant une approche systémique à travers des discussions simultanées à ce sujet avec le régulateur britannique de l'eau. C'est de cette manière que nous pouvons contribuer à renforcer la gestion de la pollution des eaux usées et également à aligner la rémunération des dirigeants sur les objectifs de réduction substantielle des débordements. Nous observons déjà un résultat positif après notre engagement, ce qui devrait, selon nous, entraîner une revalorisation de l’action.
Nous cherchons à nous appuyer sur cette approche et à utiliser le cadre de résilience pour notre engagement actif auprès des secteurs les plus à risque, tels que l’énergie, les transports, l’agriculture et l’approvisionnement alimentaire.
Adaptation et résilience: un secteur en pleine croissance
L’investissement axé sur la résilience va toutefois bien au-delà de l’atténuation des risques.
Toute une nouvelle gamme d’opportunités d’investissements verts s’ouvre donc.
Étant donné que les gouvernements, les entreprises et les consommateurs cherchent à s'adapter à un environnement en rapide évolution, la demande pour des solutions d'adaptation et de résilience (A&R) devrait augmenter, ce qui renforcera l'attrait de ces entreprises pour les investisseurs (voir Fig. 2).
Fig. 2 Croissance et secteurs de l’adaptation et de la résilience


Source: LSEG, données au 12.05.2025
Jusqu’à présent, l’adaptation n’a pas vraiment séduit les investisseurs.
Le secteur n’a attiré que 30 milliards de dollars de nouveaux capitaux l’année dernière(3), soit nettement moins que les centaines de milliards de dollars qui sont nécessaires, selon les experts, pour atténuer l’impact financier du changement climatique au cours des décennies à venir (voir Fig. 3).
Fig. 3 Coût affiché: 1 200 milliards d’USD

Source: S&P Global - Données au 24.02.2025
Fort heureusement, cet écart commence à se réduire.
Selon un rapport du London Stock Exchange Group, 34% des grandes et moyennes entreprises cotées de l'indice FTSE All World mentionnent déjà des mesures d’adaptation dans leurs publications annuelles(4).
La croissance annuelle moyenne des flux financiers destinés à l'adaptation des entreprises affiche un TCAC de 21% sur quatre ans, et les entreprises qui ont adopté des solutions d'adaptation ont généré plus de 1 000 milliards de dollars de chiffre d'affaires vert l'année dernière.
La technologie, moteur clé des stratégies A&R
La technologie figure parmi principaux secteurs qui investissent dans des stratégies d'A&R. En effet, la chaleur extrême, les sécheresses et les risques d’inondation menacent les activités de ces sociétés.
Par exemple, les sociétés technologiques qui construisent et exploitent des centres de données dans des régions arides comme l’Arizona devront songer à installer des technologies de refroidissement efficaces, des systèmes intelligents de gestion et de recyclage de l’eau et de grands panneaux solaires, ainsi qu'à adopter des modèles de construction durables et écologiques.
Ces mesures devraient non seulement atténuer les risques provoqués par les sécheresses et la chaleur et garantir un fonctionnement continu en cas de conditions météorologiques extrêmes, mais également réduire les émissions. En économisant l’énergie et l’eau, elles soulageront les réseaux locaux et les systèmes hydriques, tout en réduisant les factures d'approvisionnement.
Fig. 4 – Secteurs de l'adaptation et de la résilience: taxonomie

Source: Tailwind, Taxonomy for Climate Adaptation and Resilience Activities, 2024
Bien que les entreprises ne communiquent généralement pas le montant qu’elles consacrent à la gestion du risque d’adaptation, celles qui l’ont fait ont indiqué des dépenses s'élevant en moyenne à 200 millions de dollars chacune. Les secteurs des services aux collectivités et des transports se distinguent par les dépenses d’investissement les plus importantes, avec au moins 1 milliard de dollars par entreprise en moyenne.
Selon une estimation conservatrice, si chacune des 10 000 entreprises cotées en bourse n'investit que 50 millions de dollars dans la résilience climatique, la demande latente des entreprises devrait atteindre au moins 500 milliards de dollars par an.
Tailwind, un fonds de risque stratégique et une société de veille de marché axée sur la résilience, souligne la demande croissante pour des solutions d'A&R dans des secteurs tels que:
• L'agriculture et les infrastructures: surveillance par satellite, modèles météorologiques et prévisionnels saisonniers haute résolution, résilience du réseau et solutions basées sur la nature
• L'eau: évaluation des risques d’inondation basée sur l’IA, stations de traitement de l’eau, compteurs d'eau intelligents, protection contre les inondations, gestion des eaux de pluie
• La santé: outils de diagnostic rapide, dispositifs de refroidissement portables, capteurs de qualité de l’air
• Le bâtiment: matériaux ignifugés, efficacité thermique
La source d'innovation que constitue l'industrie de l'A&R renforce encore davantage son potentiel de croissance. Selon Tailwind, les évolutions récentes incluent des modifications génétiques pour des cultures climatiquement résilientes, des systèmes d’alerte climatique précoce destinés à préserver la santé, notamment pour la prévention du stress thermique et de l’exposition à la fumée, l'impact de la salinité des eaux souterraines et de l'infiltration d’eau salée, la modélisation des eaux pluviales, les cultures climatiquement résilientes, les solutions côtières résilientes, la reforestation, la santé des sols et les modèles de données destinés aux prévisions climatiques.
L’économie de l’A&R
L’économie de l’A&R devrait également assurer une forte demande parmi les entreprises.
Selon une étude du World Resources Institute, chaque dollar investi dans l’adaptation et la résilience génère plus de 10 dollars de retombées sur dix ans. Ainsi, les performances potentielles s'élèvent à plus de 1 400 milliards de dollars(5).
Une partie de ce montant reviendra directement aux investisseurs.
Les gains non financiers sont eux aussi attrayants. Dans le même rapport, on apprend que les projets d'A&R rapportent généralement un «triple dividende», puisqu'ils génèrent une performance environnementale et sociale en plus de la performance financière, un avantage qui devrait intéresser les investisseurs.
Effet des régulations
Le durcissement des réglementations devrait également accélérer les dépenses d'A&R des entreprises. Par exemple, la loi japonaise sur la sécurité au travail oblige désormais les entreprises à prendre des mesures visant à protéger leurs employés contre les coups de chaleur. Parmi les actions requises figurent le port par les employés de vêtements respirants ou équipés d’un ventilateur et l’installation de toits destinés à bloquer la lumière du soleil et à fournir des systèmes de refroidissement. Les sanctions contre les entreprises qui ne respectent pas ces obligations peuvent aller jusqu’à six mois d’emprisonnement ou un demi-million de yens.
Au Royaume-Uni, les syndicats appellent à de nouvelles températures de travail maximales légales et incitent les entreprises à agir pour refroidir les lieux de travail à travers la mise en place de systèmes de climatisation et de ventilation et de mesures d’efficacité énergétique(6).
La résilience à l’ère des grands bouleversements
Les perturbations environnementales et géopolitiques poussent les investisseurs vers des territoires inconnus. Ils vont tout d'abord avoir de nouveaux risques à gérer. Les investisseurs devront ainsi veiller à ce que les entreprises de leurs portefeuilles accordent la priorité à leur propre résilience. Ensuite, ils auront de nouvelles opportunités d’investissement à explorer.
La résilience aide les investisseurs à surmonter l’incertitude non pas car ils vont éviter les perturbations, mais se mobiliser au contraire activement et investir dans des solutions innovantes. Elle offre donc un potentiel de croissance attrayant pour les entreprises qui mettent au point des technologies d’adaptation et de résilience, un secteur en plein essor et qui devrait intégrer le portefeuille de chaque investisseur.
Notes
https://www.pge.com/assets/pge/docs/outages-and-safety/outage-preparedness-and-support/wildfire-mitigation-plan-executive-summary.pdf
https://www.stockholmresilience.org/research/research-news/19/02/2015-what-is-resilience.html
https://www.unep.org/interactives/adaptation-gap-report/2024/
https://www.lseg.com/content/dam/lseg/en_us/documents/sustainability/investing-in-green-economy-2025.pdf
https://www.wri.org/news/release-wri-study-finds-climate-adaptation-investments-yield-massive-returns
https://www.tuc.org.UK/news/new-government-must-change-law-hot-workplaces-warns-tuc
