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Un pétrole à 100 dollars [le baril] est la meilleure publicité pour les véhicules électriques, déclare l’ancien ministre de l’Énergie des Philippines, Vince Pérez, qui…
En novembre 2002, le ministre de l’Énergie des Philippines, Vince Pérez, a accompagné sa présidente, Gloria Macapagal Arroyo, à une réunion lourde de conséquences à la Maison-Blanche. À cette occasion, le président George W. Bush a laissé entendre à ses invités qui ne s’y attendaient pas que les États-Unis allaient entrer en guerre avec l’Irak.
Pérez se souvient en avoir eu l’estomac noué. Il savait que, pour un pays qui importait plus de 90% de son pétrole et dépendait fortement du pétrole brut du Moyen-Orient, le conflit pouvait déclencher des pénuries d’énergie, une inflation galopante et une instabilité économique.
Pérez se rappelle: «Ma présidente m’a chuchoté: 'Vince, vous êtes ministre de l’Énergie. Assurez-vous que nous disposons d’un approvisionnement suffisant en pétrole.'»
Il a passé les mois suivants à préparer toutes les éventualités. Il s’est rendu en Indonésie et au Brunei voisins, chez des producteurs du Golfe (Iran, ÉAU et Qatar), et jusqu’à Moscou pour sécuriser des accords bilatéraux d’approvisionnement en pétrole. Au même moment, il a fait construire des réserves tampons et favorisé des sources alternatives telles que les énergies renouvelables et la géothermie.
Les efforts de Pérez ont porté leurs fruits. Les Philippines ont évité le gros de la tempête.
Plus de deux décennies plus tard, la leçon reste claire: la sécurité énergétique exige une préparation, une diversification et une réponse rapide.
«Cette fois-ci, les pays asiatiques ont été pris de court, sans préavis, par le conflit. Ils n’étaient pas du tout préparés», signale Pérez, alors que la guerre avec l’Iran plonge les Philippines et le reste de l’Asie dans leur plus grande crise énergétique depuis 1973.
Aujourd’hui, l’Asie est la région la plus exposée au conflit, car elle achète plus de 80% des 30 millions de barils de pétrole qui transitent chaque jour par le détroit d’Hormuz.
Outre les développements à court terme imprévisibles de la situation de la région, Pérez, qui est désormais président du développeur d’énergies renouvelables Alternergy, affirme qu’un changement plus profond et structurel vers la transition énergétique est en cours. Cette évolution se fait en faveur des pays, secteurs et entreprises capables de s’adapter avec des solutions innovantes.
Trois mois après le début du conflit, la réponse immédiate a été beaucoup moins verte.
Le réflexe de la Chine, de l’Inde et des Philippines pour combler l’écart d’approvisionnement et éviter les pannes a été d’acheter du pétrole russe dès la levée de l’embargo et de relancer des centrales au charbon qui avaient été retirées du réseau.
«C’est une politique énergétique de survie qui conduit à un retour à court terme au charbon. C’est ce que j’appelle faire un détour polluant», explique Pérez.
D’autres se sont tournés vers le nucléaire, une option bas carbone mais politiquement controversée. Le Japon a remis en service des réacteurs nucléaires inactifs, la Chine et l’Inde ont augmenté leur capacité et Taïwan est revenu sur sa politique de sortie du nucléaire.
À long terme, cependant, il voit la guerre accélérer la recherche d’indépendance énergétique via les énergies renouvelables, avec des pays qui se tournent vers l’éolien offshore, le solaire à grande échelle, le stockage d’énergie dans des batteries et les véhicules électriques.
Selon lui, la Chine devrait sortir comme le grand vainqueur de cette séquence.
Non seulement elle parvient à résister au choc énergétique avec ses vastes réserves de pétrole d’une capacité de 100 jours et son accès au pétrole russe et iranien, mais ses investissements en capitaux depuis une décennie dans les énergies renouvelables portent désormais leurs fruits en quelques mois.
«La Chine était autrefois critiquée pour avoir construit 1’200 GW de capacité solaire et éolienne que l’on considérait avec condescendance comme étant démesurées et inutiles. Mais, vu d’aujourd’hui, il s’agit clairement d’une assurance contre les chocs dans le détroit d’Hormuz. Son investissement initial au cours de la dernière décennie réussit à les absorber», explique Pérez.
Un autre avantage de la Chine est que le pays dispose d’un marché des véhicules électriques en forte croissance et très développé, représentant 65% des ventes totales.
«Un pétrole à 100 dollars est la meilleure publicité pour les véhicules électriques», déclare Pérez. «Il n’y a rien de tel qu’un choc durable touchant le prix du pétrole pour accélérer l’adoption d’un nouveau carburant. Il s’agit de la campagne marketing la plus efficace que le marché mondial des véhicules électriques ait jamais reçue, et ce, sans débourser un sou.»
En Chine, la part des véhicules électriques dans les ventes de voitures neuves est passée de 52% fin 2025 à 62% cette année, alors que les exportations de BYD, Geely-Zeekr, Xpeng, Nio et Chery ont plus que doublé en avril 2026 par rapport à l’année précédente.
Tout aussi important, la Chine est leader dans le domaine du stockage dans des batteries. Elle a récemment dévoilé un plan sur trois ans pour construire 180 GWh de capacité d’ici 2027, en utilisant des systèmes lithium-ion pour équilibrer l’alimentation électrique, stocker l’énergie et fournir des services auxiliaires.
Les entreprises chinoises de batteries, dont CATL, BYD et Eve Energy, représentent 70% de l’approvisionnement mondial. Mais les progrès dans le domaine des batteries ne se limitent pas à la Chine, on les observe dans toute la région.
Le Japon, la Corée et d’autres pays développent également des capacités de batteries, et leurs efforts signifient que l’Asie-Pacifique représentera désormais 70% du marché mondial des systèmes de stockage d’énergie sur batterie (BESS) en 2026.
À l’avenir, Pérez estime que la crise pétrolière favorisera l’émergence d’un projet ambitieux d’interconnexion des réseaux électriques des pays de l’ASEAN d’ici 2045. Ce dernier permettra le commerce transfrontalier de l’énergie, il intégrera davantage les énergies renouvelables et améliorera la sécurité énergétique dans une région en forte croissance.
Par exemple, Singapour accélère son projet d’approvisionnement en énergie hydraulique renouvelable du Laos par le biais d’interconnexions transfrontalières de courant continu à haute tension (CCHT), tout en réfléchissant à un accès à l’éolien offshore depuis le Vietnam via un câble sous-marin.
«L’Asie-Pacifique s’avère être la preuve de concept ultime pour la transition énergétique», déclare Pérez. «La sécurité énergétique est désormais synonyme de sécurité nationale. Pour l’Asie-Pacifique, la dépendance au Moyen-Orient instable ne devrait plus être une option et tout le monde se tourne vers les énergies renouvelables et le stockage dans des batteries. La guerre définit l’indépendance énergétique de cette région pour la prochaine décennie.»
Yi Shi, gérant de portefeuille client et spécialiste de l’impact, Pictet Asset Management