Intelligence Artificielle : Ne pas perdre le fil mais ne pas rester dans sa bulle…
Par Karen GEORGES, Gérante Actions
Depuis le lancement retentissant de ChatGPT en novembre 2022 (dont la première version, GPT-1, remonte en réalité à 2018), l’intelligence artificielle s’est imposée comme le catalyseur absolu des performances boursières, des flux d'investissements et des débats technologiques, politiques ou sociétaux. Face à la prolifération quasi quotidienne de nouveaux grands modèles de langage (LLM), la thématique a gagné en maturité et s’est considérablement sophistiquée.
Aujourd’hui, le marché ne réagit plus de manière homogène. Pour naviguer dans cette transition complexe, l'analyse fine des forces en présence, des performances financières et des goulets d'étranglement physiques devient cruciale pour les investisseurs.
De l'engouement uniforme à la granularité : l'ère de la divergence
La relative homogénéité des performances observée en 2023 et durant la première moitié de 2024 a laissé place à une segmentation du marché, désormais structurée en trois phases distinctes :
Phase 1 (2023 – S1 2024) : L’âge des pionniers de l'infrastructure. Cette période a été dominée par les géants des puces (Nvidia, Broadcom), les systèmes de stockage et serveurs pour centres de données (Super Micro, Vertiv), les fabricants d’équipements pour semi-conducteurs (ASM International, BESI) et les hyperscalers (comme Meta), dont les dépenses d'investissement (CAPEX) dédiées à l’IA ont bondi de 54 % en 2024 pour atteindre 237 milliards de dollars.
Phase 2 (S2 2024 – Août 2025) : L’élargissement de l’écosystème. L’intérêt des investisseurs s’est étendu aux défis énergétiques (Bloom Energy, Siemens Energy) ainsi qu'à des acteurs de taille plus modeste et non rentables (Nebius, Corewave).
Phase 3 (Septembre 2025 – Actuel) : La ruée sur les composants et la mémoire. Ce cycle favorise nettement les fabricants de mémoire (Kioxia, Sandisk, Micron), confrontés à d'importants goulets d'étranglement liés à un déséquilibre marqué entre l'offre et la demande. Les équipementiers de semi-conducteurs (Kokusai Electric, VAT Group, LAM Research) affichent des croissances à deux ou trois chiffres. Preuve de la vigueur du secteur, le WSTS (organisme de référence) prévoit une croissance globale de ce marché de 108 % pour 2026, maintenant une forte attractivité sur les valeurs IA non profitables malgré un contexte de taux d'intérêt moins favorable.
Ces trajectoires explosives — affichant des performances de + 350 % à plus de + 1000 % en euros depuis 2022 — font régulièrement resurgir le spectre d’une bulle spéculative, y compris auprès de certains membres de grandes banques centrales. Au premier semestre 2026, la concentration est restée extrême : près de 100 % de la performance du Nasdaq 100 s’est concentrée sur seulement 10 valeurs (Micron, AMD, Intel, Applied Materials, LAM Research, KLA Corp, Sandvik, Marvell Tech, Cisco, Western Digital).
Une bulle ? Des fondamentaux bien réels qui défient l'histoire
Contrairement à la bulle Internet des années 2000, la thématique IA s'appuie aujourd'hui sur des indicateurs financiers d'une solidité inédite :
Des marges records : La marge bénéficiaire du secteur technologique s'établit à un niveau historique de 24 % (environ 10 points au-dessus de sa moyenne historique et 2,7 fois supérieure à celle du reste du marché), absorbant des d'investissements massifs.
Des rentabilités historiques : Le retour sur capitaux propres (ROE) de la technologie atteint aujourd'hui près de 25 % (contre 16 % en 2007), contre seulement 11 % pour le reste de la cote.
Une contribution majeure aux bénéfices : Les spécialistes des infrastructures IA et les hyperscalers ont généré près de 55 % de la croissance des bénéfices par action (BPA) du S&P 500 en 2025, une part qui devrait dépasser les deux tiers en 2026.
Des valorisations cohérentes : À l'image de Nvidia, dont le ratio cours/bénéfice (P/E) estimé pour 2027 s'établit à 24x — bien en deçà de sa moyenne historique sur 10 ans de 59,4x — les multiples de valorisation restent soutenus par des perspectives réelles, comme une croissance attendue de +70 % pour son prochain exercice.
Sources : Bloomberg
Les nouveaux foyers de tension : dette, énergie et risques opérationnels
Si les fondamentaux financiers rassurent, de nouvelles zones de friction incitent les investisseurs à la prudence :
L'emballement de l'endettement : Plus de 400 milliards de dollars de dette ont déjà été levés en 2026 pour financer l'effort de guerre des infrastructures et des centres de données. Les signatures les plus solides du secteur doivent offrir des primes généreuses : la dernière émission à 30 ans d'Alphabet à 6,4 % affiche par exemple un rendement supérieur de 110 points de base aux bons du Trésor américain. Face à des pays de l'OCDE qui devraient emprunter un montant record de 18 000 milliards de dollars cette année, la capacité du marché à éponger cette dette publique et privée sous haut rendement sera scrutée de près.
Des structures de financement croisées complexes : L'interdépendance en « toile d’araignée » entre hyperscalers, fabricants de puces et créateurs de LLM suscite des interrogations sur la circularité des revenus, d'autant que la rentabilité finale se fait attendre pour certains pionniers (les pertes d'OpenAI ont été multipliées par huit en 2025).
Monétisation et gains de productivité : Le marché s'impatiente de mesurer les réels gains de productivité chez les clients finaux. Les preuves de monétisation à grande échelle restent encore timides et le taux de pénétration de l'IA en entreprise demeure relativement modeste.
La guerre des infrastructures (CAPEX) : Le consensus des analystes attend désormais plus de 1 000 milliards de dollars de CAPEX pour les hyperscalers en 2027 (contre 900 milliards anticipés en début d'été). Bien que vertigineux, ce montant marque un net ralentissement de la croissance (+37 %) après une année 2026 exceptionnelle, marquée par un quasi-doublement des investissements (estimés à près de 800 milliards de dollars contre 412 milliards en 2025).
Le mur des limites physiques, réglementaires et sociétales
Enfin, l'IA se heurte de plus en plus à des barrières extra-financières majeures. Outre les craintes récurrentes sur la sécurité (à l'image des incidents de piratage croisés impliquant des acteurs comme Hugging Face ou OpenAI), la cybersécurité et les appels à la régulation, ce sont les goulots d'étranglement de l'économie réelle qui se resserrent :
Le défi hydrique et énergétique : Selon Ecolab, les besoins combinés en eau des centres de données et des usines de semi-conducteurs équivaudront à la consommation d'eau potable des États-Unis d’ici 5 ans. Aujourd'hui, 43 % des data centers mondiaux font face à un stress hydrique. Dans plusieurs États américains (Missouri, Indiana, Virginie), la pression sur les factures d'électricité et les ressources en eau inquiète les autorités.
Les freins réglementaires locaux : En Europe, l'Irlande a gelé l'octroi de permis pour de nouveaux centres de données dans plusieurs régions clés pour protéger son réseau électrique. Récemment, Vinci a confirmé que l'émergence de barrières législatives locales commençait à ralentir les projets d'investissement, décalant le potentiel de croissance sur les data centers à court terme.
La montée des réticences sociétales : La fronde du monde artistique face au droit d'auteur, les débats cruciaux sur l'emploi ainsi que les enjeux de souveraineté technologique nationale ajoutent une dimension politique complexe à la thématique.
L'engouement suscité par le récent lancement de l'agent agentique Muse par Meta illustre d'ailleurs cette nervosité : les marchés craignent désormais une disruption rapide de secteurs traditionnellement protégés par l'inertie des consommateurs (banques, assurances, télécoms).
En conclusion, l'intelligence artificielle s'est profondément installée dans les structures de marché. Si les niveaux de rentabilité et la croissance des bénéfices valident pour l'heure la solidité de la thématique, la gestion active des risques associés — qu'ils soient de valorisation, énergétiques, d'endettement ou de gouvernance — demeure la clé pour capter ce relais de croissance historique.
Ecofi, au 24 septembre 2026.
Les performances passées ne sont pas un indicateur fiable des performances futures. Document non contractuel. Les analyses et les opinions mentionnées
ci-dessus représentent le point de vue de l’auteur. Elles sont émises en date du 24 septembre 2026 et sont susceptibles d’évoluer. Elles ne sauraient être interprétées comme possédant une quelconque valeur contractuelle. Ce document est produit à titre purement indicatif. Il constitue une présentation conçue et réalisée par Ecofi à partir de sources qu’elle estime fiables. Ecofi se réserve la possibilité de modifier les informations présentées dans ce document à tout moment et sans préavis. Il est produit à titre d’information uniquement et ne constitue pas une recommandation d’investissement personnalisée.